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Le coin des livres: sommaire

Cette rubrique présente différents livres, recueils, récits, romans sur le Cambodge.

Cambodge, contes et légendes

En 1886, Adhémard Leclère est nommé résident de France au Cambodge, où il occupera différents postes jusqu'en 1911. Il écrira durant ces années différents ouvrages, dont "Cambodge, contes et légendes", publié en 1895. L'article présente le conte intitulé "Le perroquet et la merle".

Légendes cambodgiennes: la fondation d'Angkor

Les contes et légendes occupent une place importante dans la culture khmère, reflétant les modes de vie et coutumes des Cambodgiens. Durant le protectorat français, ils feront l'objet de plusieurs ouvrages dont les "Légendes cambodgiennes que m'a contées le gouverneur Khieu", un recueil de légendes rassemblées et traduites par G.H. Monod. L'article présente la légende intitulée "La fondation d'Angkor".

Mémoires d'un voyageur chinois du 13e siècle

En 1296, Tcheou Ta-kouan, accompagnant un ambassadeur chinois, arrive à Angkor où il passera un an, observant les coutumes du peuple khmer. De retour en Chine, il rédigea son ouvrage et même si le texte des Mémoires est aujourd'hui incomplet, il constitue un témoignage unique sur le Cambodge à l'époque du grand Empire khmer.

Voyage dans l'Indochine de Charles Emile Bouillevaux

En 1858, «Voyage dans l’Indochine», du père Charles Emile Bouillevaux, devient le premier écrit publié en Europe sur Angkor. C’est en 1850 que Charles Emile Bouillevaux visita les ruines d’Angkor. Les extraits choisis offrent une description d'Angkor Vat et d'Angkor Thom, mais aussi du trajet jusqu'à Kampot.

Angkor Vat vu par Henri Mouhot

En 1858, Henri Mouhot part explorer le cours inférieur du Mékong et les royaumes de la péninsule indochinoise, Siam, Laos et Cambodge. De Kampot, il gagne Udong d'où il explore des territoires isolés, peuplés de tribus. Ensuite, il se dirige vers l’ouest du pays, où il découvre Angkor en 1860. Cet article présente la description passionnée que livre Henri Mouhot, fasciné par les ruines de l'ancienne capitale du grand empire khmer.

Pierre Loti, un pèlerin d'Angkor

"Un pèlerin d'Angkor" relate le voyage que fait Pierre Loti en 1901, de Phnom-Penh jusqu'à Angkor. En France, cet ouvrage donnera à de nombreux lecteurs le goût de l'exotisme et l'envie de rejoindre l'Indochine. Les extraits choisis sont centrés sur le voyage depuis Phnom-Penh et la découverte d'Angkor.


Un barrage contre le Pacifique, Marguerite Duras

En 1928, Madame Donnadieu, mère de Marguerite Duras, achète une terre au sud du Cambodge mais on lui attribue des terres incultivables, inondées la moitié de l'année par les hautes marées. Elle lutte en vain contre la mer avant de sombrer, ruinée, dans une dépression nerveuse. Cet épisode inspirera à Marguerite Duras "Un barrage contre le Pacifique". Le roman raconte le rêve insensé de la mère, son désir de justice et de revanche, et témoigne également de la vie dans cette région à cette époque.

Cambodge, contes et légendes

En 1886Adhémard Leclère est nommé résident de France au Cambodge, où il occupe différents postes, à Kampot, Kratié-Sambor, Kratié et enfin Phnom-Penh, avant d'être promu "inspecteur et conseiller à la résidence supérieure" entre 1908 et 1911. Fondateur et vice-président de la Société d’ethnologie de Paris, il écrira durant ces années différents ouvrages consacrés au Cambodge. Publié en 1895, "Cambodge, contes et légendes" se présente comme un recueil de contes et légendes khmers, rassemblés et traduits en français par Adhémard Leclère. L'extrait choisi est le conte intitulé "Le perroquet et la merle".
Cambodge, Contes et légendes,
Adhémard Leclère, 1895

Le perroquet et la merle


Il y avait autrefois, dans le royaume de Mit-Khala un roi nommé Préa-Mohosot, qui gouvernait sous le nom de Préa-Vitès-Réas. Ce roi possédait un très beau Perroquet qu'il aimait beaucoup. Or, un jour il appela son Perroquet et lui dit:
— Tu vas partir pour le royaume de Pichey-Banh-Réach-Séma dont le roi Chuol-Lavey m'a fait offrir sa fille pour épouse et pour reine; tu sauras si la proposition qu'il me fait de venir en son royaume épouser la belle Banh-Chal Chanty-Réach-Thida ne cache pas quelque piège. Il y a dans le palais du roi une Merle très jolie que le roi Chuol-Lavey nourrit dans sa chambre; elle doit savoir ce que son maître a décidé contre moi avec son conseiller, l'achar Khèo; tu iras lui parler d'amour et tu l'interrogeras habilement, puis dès que tu auras appris d'elle ce que je veux savoir, tu reviendras immédiatement ici me rendre compte de ta mission.
Ceci dit, le roi Préa-Mohosot donna à manger à son Perroquet et le fit partir.

Parvenu dans la capitale du royaume de Banh-Chal-Réach-Séma, le Perroquet fut se poser sur le toit du palais de Chuol-Lavey. N'apercevant personne, la pensée lui vint de parler afin d'attirer l'attention de la jeune Merle qu'il voulait séduire, et de suite il se mit à parler très haut. Ce qu'il avait prévu arriva, la Merle ayant entendu parler sur le toit, sortit pour voir qui parlait ainsi très agréablement. Elle aperçut le Perroquet et trouva que sa voix était belle et douce; de suite il lui plut dans son cœur, car elle n'avait jusqu'alors jamais entendu que la voix des hommes. Pour mieux entendre le bel étranger, elle vola et vint se poser sur une fenêtre du palais.
Alors elle se mit à rire, à parler toute seule en regardant le ciel, faisant mille petites manières afin d'être regardée par le Perroquet. Celui-ci, l'ayant entendue parler, la vit tout de suite, il sourit et fut, en volant, se placer au-dessus d'elle.
— Quelle bonne chance, lui dit-il, j'ai de vous rencontrer. J'ai parcouru beaucoup de royaumes sans jamais voir une aussi jolie Merle que vous; vous êtes la plus belle des Merles. Vos ailes, votre bec et votre corps sont très beaux. Je vous aime beaucoup; amusons-nous donc ensemble. Je vous en prie, parlez-moi, dites-moi quelques mots. Pourquoi vous taisez-vous ? Je voudrais entendre votre voix, écouter vos paroles. Donnez-moi votre confiance, ne craignez rien de moi. Je viens d'un pays éloigné, je viens d'arriver et je n'ai pas encore mangé; j'avais grand faim quand je vous ai vue, mais maintenant ma faim est passée, parce que votre vue m'a rassasié. Je vous en prie, ne partez pas. Je vous regarde comme je regarderais une tévoda. Ne faites pas des manières, car je considère que c'est une grande chance pour moi de vous avoir rencontrée. Dites-moi seulement quelques mots, puis après vous vous tairez. Vous paraissez inquiète et toute confuse, vous baissez votre joli bec. Avez-vous donc peur de moi?

La Merle, ayant entendu ces belles paroles, leva la tête, regarda le Perroquet et lui demanda :
— D'où venez- vous et que voulez-vous ? Vous n'avez donc pas peur du roi Chuol-Lavey que vous venez vous poser sur le toit de son palais? Si le roi vous aperçoit, il vous fera mourir. Vous paraissez ignorer que Chuol-Lavey est tout-puissant et que tous les dignitaires de son royaume tremblent devant moi. Nul autre oiseau que moi n'a jamais osé pénétrer dans le palais; vous êtes très hardi d'oser venir jusqu'ici. Moi, je ne suis pas une femelle du marché, habituée à entendre la voix des mâles et qui fait l'amour avec eux. Vous ne devez pas me parler comme vous le faites. Partez immédiatement, sinon je vole avertir le roi et, sans aucun doute, il vous fera mourir. Alors vous ne reverrez plus vos parents.
Ayant ainsi parlé, la Merle regardait le Perroquet du coin de l’œil et souriait.
— Je vous en prie, jolie Merle, lui répondit le Perroquet, ne vous fâchez pas après moi. Je ne veux pas sortir du palais parce que j'ai vu votre jolie, très jolie figure et que je vous aime. J'y mourrai peut-être avec vous, mais alors je renaîtrai dans un autre monde avec vous et vous y serez mon épouse. O ma belle Merle, pensez à moi dans votre cœur. Je ne suis pas un de ces Perroquets qui aiment quelques jours puis s'en vont aimer ailleurs. Je vous aime et vous serez toujours mon épouse aimée.
— Alors, lui dit la Merle, quel est votre nom et quel est votre pays?

Le Perroquet fut très heureux dans son cœur de voir la Merle s'adoucir et s'intéresser à lui, mais il se dit à lui-même:
— Si je dis que je viens du royaume de Mit-Khala, la Merle soupçonnera peut-être que je viens aux renseignements; mieux vaut ne pas dire la vérité.
— Je suis, lui répondit-il en riant, originaire du royaume de Arith-Réach-Séma et mon nom est Secsom-Montit. Je suis un des serviteurs du roi qui m'aime beaucoup. Pour me marquer son amitié, il m'avait donné une belle épouse, qui portait le beau nom de néang Srâkar-Khéo; elle était belle comme les anges et vous ressemblait beaucoup. Le roi nous avait donné une belle cage d'or et nous habitions près de lui. Nous étions très heureux, mais le malheur vint nous trouver.
Un jour que nous nous étions envolés, mon épouse et moi, afin de nous promener, nos forces s'épuisèrent et nous fûmes nous reposer sur le toit d'une véranda. Malheureusement, un vilain aigle nous aperçut et s'abattit sur nous. J’eus le temps de m'enfuir, mais mon épouse qui était enceinte et un peu lourde à cause de cela, fut moins vive que moi. L'aiglon la saisit, l'emporta et la dévora. Ce grand malheur me causa un si gros chagrin que je ne pouvais plus boire ni manger et que je ne pouvais plus assister aux audiences royales. Il y a trois ans de cela et depuis cette époque je n'ai pas fréquenté une seule femelle. Je suis demeuré veuf sans jamais manquer à mon veuvage. La saison froide étant venue, j'ai entendu le bruit du vent qui soufflait et j'ai pensé à mon épouse morte. J'avais l'habitude de dormir près d'elle, maintenant le vent souffle sur mon corps et j'ai froid parce que je suis seul.
Le roi s'aperçut que j'étais très triste, que mon désespoir ne cessait point, et il vint à moi. «Il ne faut pas être triste comme cela, mon pauvre Perroquet, me dit-il. J'ai entendu dire que le roi Chuol-Lavey nourrit dans sa chambre une jolie Merle qu'il aime beaucoup. Va la voir et si tu la trouves belle, si tu l'aimes, tu reviendras me prévenir et j'irai la demander pour ton épouse au roi son maître. »
Ayant ainsi entendu parler le roi, ma tristesse diminua, l'appétit me revint et je mangeai. Un peu après, ayant salué le roi mon maître, je pris mon vol dans la direction de votre palais et je suis arrivé ici sans m'étre reposé un seul instant, sans avoir pris la moindre nourriture, tant j'étais pressé de vous voir, ma bien-aimée Merle. O ma Merle, vous êtes jolie comme l'Étoile du matin. Donnez-moi votre amour, car je suis venu de loin dans votre royaume pour faire de vous mon épouse. Ne me refusez pas, ô ma Merle, levez vos yeux sur moi; prenez-moi pour époux, n’hésitez pas davantage. Oh! parlez-moi, dites-moi quelques mots, ne demeurez pas sans parler, ou bien je vais croire que vous n'avez pas confiance en moi, en moi qui vous dis la vérité, qui ne dit pas un seul mensonge. Oh ! je vous en prie, ma Merle, prenez-moi pour votre époux.

La Merle écoutait, heureuse déjà, les paroles du beau Perroquet; elle admirait son éloquence amoureuse et sentait que son cœur s'apitoyait pour le beau parleur, mais elle était retenue par la confusion :
— Je suis une femelle du palais, disait-elle. Je n'ai jamais entendu parler ainsi autour de moi, comment voulez- vous que je vous croie? Les paroles des mâles sont souvent mensongères, ils cherchent de belles paroles pour les dire aux femelles afîn de les séduire. Comment voulez- vous que je vous croie? Je suis une Merle et vous êtes un Perroquet; nous sommes de couleurs et de races différentes, comment pourrai-je vous prendre pour mon époux? Le Perroquet avec la Perruche sont beaux à voir, mais a-t-on jamais vu une Merle épouser un Perroquet? Votre plumage est vert et mon plumage est noir; les couleurs sont très différentes entre nous et nos noms ne se ressemblent pas. Comment pourrions-nous nous marier ensemble? Mariés ensemble, nous aurions des petits, mais à qui ressembleraient-ils? Ni à vous ni à moi, ils ressembleraient à nous deux et ne seraient ni Perroquets ni Merles, car ils seraient les deux à la fois. Comment oserai-je jamais les promener et les montrer? J'aurais honte d'eux devant tout le monde. Mon beau Perroquet, je serais en but à tous les dénigrements. Moi, une Merle du palais qui ai la confiance du roi et l'estime de tous les dignitaires qui disent que j'ai le cœur droit et que je n'ai jamais commis une faute, que diraient-ils s'ils me voyaient avec un époux d'une autre race que moi? J'aurais honte, grande honte devant tout le monde. Vous voyez bien que notre mariage est impossible; ne restez donc pas pour rien au palais et partez tout de suite.

Le Perroquet ayant entendu les paroles de la Merle, admirait son éloquence, sa belle manière de parler:
— J'ai compris vos paroles, mais avant de partir je vais vous conter une histoire qui répondra à vos scrupules: « En ce temps-là, le roi Novéat, étant allé se promener dans un jardin, aperçut une jeune fille nommée Chorn-Pô et l'aima parce qu'elle était belle et qu'elle lui plaisait. Bien qu'elle fût d'une caste très inférieure, il l'épousa devant tout le peuple et la proclama reine. Il eut d'elle un enfant qui reçut le nom de Sirem-Maha-Réach, et cet enfant fut aimé de tout le monde.» Voici donc, ma chère Merle, un roi célèbre qui épouse et qui fait reine une fille d'une caste inférieure, et nous, parce que je suis Perroquet et vous Merle, nous ne pourrions pas nous marier ensemble! Pourquoi cela?
La Merle répondit:
— Parce qu'un roi peut épouser une fille de son peuple; ils ne sont ni de races ni de couleurs différentes comme vous et moi qui ne nous ressemblons ni par la couleur de notre plumage, ni par les noms que nous portons. Nous ne pouvons nous marier ensemble. Je suis très hésitante, mon beau Perroquet, parce que je n'ai jamais vu un Perroquet épouser une Merle.

Le Perroquet ayant entendu les paroles de la Merle admirait son éloquence et son esprit.
— Ma chère Merle, dit en souriant le Perroquet, puisque vous hésitez encore, je vais vous raconter une autre histoire : «Il y avait autrefois un Préam-Prithéa qui s'était retiré dans la forêt de Hym-bau-péan pour se faire Maha-Rusey, c'est-à-dire ermite. Dans cette forêt, il y avait une troupe de Kénor qui habitaient dans le Vinhear et qui vivaient là très heureuses et très tranquilles. Un jour, une Araignée énorme et méchante les attaqua, elle en mordit plusieurs et en mangea quelques-unes. Alors les Kénor furent trouver le Maha-Rusey, l'ancien Préam-Prithéa, et, en pleurant, lui demandèrent d'aller tuer l'Araignée énorme qui mangeait les Kénor tous les jours dans la forêt.
Mais le Maha-Rusey se mit en colère :
— Je suis un ermite, il ne m'est pas permis de tuer les bêtes, et vous venez me demander d'aller tuer l’Araignée. Allez-vous-en, tout de suite.
Et il les chassa. Alors les Kénor se réunirent dans le Vinhéar pour décider ce qu'il y avait à faire.
— Le Maha-Rusey, disaient-elles, a repoussé notre demande, il ne veut pas tuer la grosse Araignée qui a déjà dévoré plusieurs d'entre nous, il faut lui offrir Rot-Vottey-Srey, la plus belle des Kénor, peut-être alors consentira-t-il à tuer notre ennemie, car en la voyant si jolie la salive lui en viendra aux lèvres.
Ceci, ayant été convenu, fut fait, et les Kénor conduisirent la belle Rot-Vottey-Srey chez le vieux Maha-Rusey. Elles le saluèrent bien humblement, puis elles lui dirent :
— Nous venons vous offrir la jeune et belle Rot-Vottey-Srey-Kénor, prenez-la pour disciple, mais, nous vous en prions, allez tuer la méchante Araignée qui a déjà dévoré plusieurs Kénor dans la forêt.
Le vieux Maha-Rusey les reçut bien cette fois :
— Laissez-moi, leur dit-il gaiement. Quand elles furent parties, il quitta ses effets de
religieux, prit un bâton et se rendit à la forêt. Il aperçut l’Araignée qui dormait à terre et la tua à coups de bàton. Ceci fait, il retourna chez lui où l'attendait la belle Rot-Vottey-Srey-Kénor, et il la prit pour son épouse.
Mon histoire est finie, ma chère Merle. Vous voyez que le Maha-Rusey a épousé une Kénor. Alors, dites-moi pourquoi une Merle ne pourrait pas se marier avec un Perroquet! Ne sommes-nous pas deux oiseaux?

Et la Merle qui avait écouté très attentivement cette histoire, admirait combien le Perroquet était habile à conter.
— C'est bien, mon beau Perroquet, je suis convaincue. Je serai votre épouse, mais si le roi apprenait que j'ai pris un mari sans son autorisation, il se fâcherait sans aucun doute contre moi. Retournez donc en votre pays, allez prévenir votre roi et dites-lui de venir, conformément aux coutumes, me demander en mariage à mon maître. Je vais retourner près du roi et je vous attendrai.
 O ma chère Merle, répondit le Perroquet, je suis venu ici pour vous prendre pour épouse; vous consentez à notre mariage, et voilà que vous me renvoyez dans mon pays. Vous voulez que mon roi vienne pour moi vous demander en mariage à votre roi. Alors, si votre roi refuse je vous perdrai et je perdrai les cadeaux de la demande.
Puis le Perroquet se rapprocha de la Merle:
— Je suis bien malheureux, continua-t-il de vous avoir rencontrée puis d'être obligé de partir. O ma chère Merle, il faut me garder ici, près de vous, car je ne puis plus être heureux ailleurs. Si vous ne voulez pas me garder, je partirai, mais alors, ma chère, je ne reviendrai plus parce que vous m'aurez repoussé. Gardez-vous donc, et bonjour. Je vous salue et je pars.
Alors ayant abaissé son bec devant la Merle afin de la saluer, le Perroquet ouvrit ses ailes comme pour s'envoler. Mais la jolie Merle, tout de suite attristée saisit une plume de son aile avec son petit bec.
— Pourquoi me retenez-vous avec votre bec? dit le Perroquet; laissez-moi partir.
Mais la pauvre Merle honteuse n’osait pas répondre. Le Perroquet fut alors très hardi. Il prit avec son bec le petit bec de la Merle et la caressa. Puis comme elle ne lui résistait plus, il monta sur son dos et il l’aima. C'est ainsi que se fit leur mariage.
Cependant, comme ils s'aimaient beaucoup et ne quittaient pas la chambre, le Perroquet oubliait sa patrie, et la Merle ne paraissait plus aux audiences royales; il ne pensait plus au roi Préa-Mohosot et elle ne songeait plus à la belle cage d’or qu'elle habitait dans la chambre du roi. C’est que, s'aimant beaucoup, ils vivaient l'un à côté de l’autre, sans jamais se quitter; la Merle préparait des gâteaux de miel pour son époux et ils étaient heureux tous les deux.

Mais un jour le Perroquet se rappela la mission que son roi lui avait confiée et il résolut de la remplir.
— Ma jolie Merle, dit-il, j'ai appris par hasard que votre roi avait offert sa fille Banh-Chal-Chanty-Réach Thida pour épouse au Préa-Vites-Réas, roi de Mit Khala. Savez-vous si cette proposition a été faite?
— Pourquoi, mon époux, me demandez-vous cela? Parlez-moi des choses qui nous intéressent, parlez-moi d’amour et laissez-là les affaires du roi.
— Je veux savoir ce qui en est de ce bruit, par pure curiosité, ma chère Merle. Répondez-moi donc tout de suite, et ne faites pas en sorte que je sois obligé de vous demander plusieurs fois un renseignement que vous pouvez me donner de suite.
La Merle eut pitié de son époux et elle lui raconta que le roi Chuol-Lavey trompait le roi Préa-Mohosot; qu'il n'avait pas l’intention de lui donner sa fille en mariage, mais de l’attirer dans son royaume pour le tuer.
— Je suis seule à connaître ce projet, ajouta la Merle, n'en parlez donc point, car si le roi Chuol-Lavey apprenait que vous le connaissez, il vous ferait mourir, ô mon cher Perroquet!

Celui-ci, ayant appris l'odieux projet que le roi Chuol-Lavey avait conçu contre son roi, fut très content dans son cœur.
— Ne craignez rien, dit-il en souriant, je ne dirai pas cette chose grave que vous m'avez confiée. Nous ne serons pas punis, comme vous le craignez, mais ce renseignement est bon à connaître.
La Merle crut dans son cœur tout ce que le Perroquet lui dit à ce sujet, car elle l'aimait. Mais celui-ci songeait déjà à regagner son pays afin d'aller rendre compte au roi de la mission qu'il lui avait confiée; déjà il songeait à quitter la Merle.
— Il faut, ma belle épouse, lui dit-il un jour, que je retourne dans mon pays, car je veux prévenir le roi mon maître, et le prier de venir demander au roi Chuol-Lavey qu'il consente à notre mariage. Nous ne pouvons pas vivre toujours comme nous vivons, il faut obtenir l’autorisation de faire les fêtes de notre mariage, conformément aux coutumes anciennes. Je ne serai pas longtemps absent : je vous promets d'être ici dans trois jours au plus. Ne vous désolez donc pas et surtout ne soyez pas inquiète. J’ai vécu quelques jours avec vous, et je vous laisse, c’est vrai, mais je ne puis faire différemment sans me rendre coupable d'une faute contre le roi, mon maître. Restez donc au palais de Chuol-Lavey, soyez sage et, pour n'être pas trop désolée, ne pensez pas trop à moi pendant mon absence. Je retourne dans ma patrie, mais mon âme et mon coeur restent près de vous.

La Merle, ayant entendu les paroles du Perroquet, sentit son cœur qui se troublait, et l’inquiétude qui l'envahissait.
— O mon cher Perroquet, dit-elle, vous allez me laisser seule comme une orpheline. Je suis déjà tout habituée à coucher prés de vous et voilà le malheur qui vient nous séparer. Mon cher Perroquet, si vous allez dans votre pays, n'y demeurez pas trop longtemps; je vous en prie, revenez, revenez vite, car j'ai beaucoup de chagrin de vous voir partir. 
Alors, en pleurant beaucoup, elle se mit à préparer des vivres pour le repas de son mari.
— Mangez bien, mon très cher, dit-elle quand elle eut servi son mari. Je crains que vous tombiez malade au cours de votre voyage et que vous n'ayez personne pour vous soigner.

Le Perroquet sentit alors la pitié qui venait en son cœur pour la pauvre Merle:
— Je ne serai pas longtemps, lui dit-il.
Alors, il la caressa avec son bec, puis il voulut s'envoler, mais ses forces étaient parties, car il était très triste. Enfin, il s'envola, non sans regarder la Merle, dans la direction de Mit-Khala.
En route, il rencontra des Merles et, comme leur rencontre ramenait sa pensée sur son épouse, il sentait son cœur devenir triste.
Dès le soir du jour où il avait quitté la Merle, le Perroquet arriva dans la capitale du royaume de Mit-Khala. De suite il fut saluer le roi Préa-Mohosot et lui rendre compte de sa mission. Très heureux, le roi lui donna à manger des gâteaux faits avec du miel, le garda dans sa chambre et prit soin de lui tous les jours.
Mais le Perroquet, dans sa cage d'or, n'était pas heureux ; il pensait à la Merle, son épouse, avec laquelle il avait l'habitude de manger et de dormir. Il ne pouvait ni manger ni se préparer pour le sommeil sans penser à elle et, quand il tonnait, il s'inquiétait pour elle.
Cependant, il demeura dans sa cage d'or et ne retourna jamais dans le royaume que la Merle, son épouse, habitait. Il fut malheureux.

A lire aussi "La fondation d'Angkor", un conte extrait des "Légendes cambodgiennes que m'a contées le gouverneur Khieu"

Légendes cambodgiennes: la fondation d'Angkor

Les contes et légendes occupent une place importante dans la culture khmère. Ils reflètent les modes de vie et coutumes des Cambodgiens. Sous le protectorat français, ils éveillèrent l'intérêt et firent l'objet de différents ouvrages. Publié en 1922, les "Légendes cambodgiennes que m'a contées le gouverneur Khieu" se présente comme un recueil de légendes cambodgiennes rassemblées et traduites en français par G.H. Monod. L'extrait choisi est la légende intitulée "La fondation d'Angkor".

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Légendes cambodgiennes que m'a contées le gouverneur Khieu
G.-H. Monod, 1922

La fondation d'Angkor


En l'an 600 de l'ère de Buddha, un Chinois nommé Lim Seng vivait dans la province de Changai. Agé de cinquante ans, il se trouvait dans une grande misère. Ayant emprunté six barres d'argent à un négociant, il s'était mis en servitude pour dette chez son créancier; celui-ci lui avait assigné comme tâche de défricher et de mettre en culture un terrain situé sur le bord du fleuve. Lim Seng, à la saison toutes sortes de fleurs étaient écloses, en faisait chaque jour une ample moisson qu'il apportait à son maître.

Un jour, cinq devi habitant le palais d'Indra prirent leur vol et vinrent s'ébattre sur la terre. Elles aperçurent le jardin en fleurs de Lim Seng et y entrèrent. L'une d'elles, nommée Dibsodacan, cueillit six
fleurs dont le parfum la charmait. Ses sœurs errèrent dans le jardin sans couper de fleurs. Au retour dans leur divin séjour, elles dévoilèrent à Indra le larcin de Dibsodacan. Indra interrogea la coupable et la condamna à redescendre sur terre où, pendant six ans, elle vivrait de la vie humaine et serait la femme de Lim Seng.

Dibsodacan, honteuse et désespérée, prit son vol, se rendit auprès de Lim Seng, lui avoua qu'elle lui avait dérobé six fleurs.
« En punition, dit-elle, Indra m'ordonne d'être six ans votre femme.
Je suis dans la misère, répondit Lim Seng; je ne puis vous prendre pour femme. Mon maître est dur; à peine me donne-t-il ma propre nourriture, et quelle nourriture!
N'importe! Je vous aiderai; je vous apprendrai des arts inconnus. Si vous ne me preniez pas pour femme, comment serait exécutée la sentence d'Indra? Ayez pitié de moi! »
Lim Seng accueillit Dibsodacan à son foyer. Il était fier de cette devi plus belle que toute femme. Bientôt un grand amour l'enflamma.

Dibsodacan, ayant vécu avec lui pendant quelques mois, constatant les difficultés de sa vie et l'honnêteté de son cœur, le prit en pitié.
« Combien avez-vous emprunté ? demanda-t-elle.
Six barres d'argent.
Lorsque vous avez emprunté six barres, vous viviez seul. Maintenant, allez demander quatre barres de plus et je serai en servitude avec vous. Nous ferons fructifier l'argent que vous allez obtenir.»
Lim Seng se rendit auprès du négociant, son créancier, et obtint les quatre barres qu'il demandait. Il les apporta à Dibsodacan.
Elle pria Lim Seng de lui acheter de la soie pour quatre barres d'argent. Il lui apporta vingt livres de cocons; Dibsodacan les fila, puis se mit à tisser toutes sortes d'étoffes: des soies brodées de feuillages, d'animaux, de dessins innombrables; elle fit des tissus admirables, dépassant en beauté tout ce qui était alors connu des hommes. Puis elle chargea son mari d'apporter toutes ces soies à leur maître.

Le négociant tâta les étoffes; Il fut plongé dans l'admiration. Jamais personne n'avait su tisser ainsi. Il fit à Lim Seng de grande compliments et dans sa joie lui donna cinquante barres d'argent, lui remettant de plus sa dette antérieure. Il envoya de nombreux élèves apprendre de Dibsodacan l'art de tisser la soie. Lim Seng s'enrichit rapidement et devint puissant et considéré.

Au bout d'un an, Dibsodacan mit au monde un garçon. Cet enfant était très remuant. Dès qu'il put ram
per, il creusait dans ta terre des remparts; lorsqu'il put se tenir debout, il dessina sur le sol des animaux et des hommes. Toujours, il traçait des images sur la terre. Il n'était jamais inactif mais sans cesse en mouvement. Pour cette raison, sa mère l'appela Popusnokar.
Quand cet enfant atteignit l'âge de cinq ans, la peine de Dibsodacan arriva à son terme, les six années de son séjour terrestre étant révolues. Elle cueillit six fleurs qu'elle déposa sur son oreiller et s'envola vers son divin séjour.
Lorsque vint l'heure du repas, Lim Seng, étonné de ne pas voir venir sa femme, entra dans sa chambre. Il aperçut les six fleurs et comprit leur symbole. Il fondit en larmes, désespéré du départ de Dibsodacan; tous les voisins s'unirent à sa détresse. Popusnokar, courant partout à la recherche de sa mère, l'appelait d'une voix déchirante et sanglotait avec son père.



***

Dans le royaume du Cambodge, le roi Pudesraja mourut sans enfants. La descendance du roi Khma Prah Thong s'éteignait. Il ne restait que Krong Huv et Kray Huv qui fussent de sang royal; la succession au trône se trouva vacante.
Un jour, un malheureux qui ne gagnait sa vie qu'à ramasser dans la forêt des fagots de bois à brûler fut surpris par une pluie torrentielle. Il se réfugia dans une cabane élevée aux génies.


Indra, le roi des deva, prit la forme de deux coqs, l'un blanc, l'autre noir. Le coq noir se posa sur la poutre maîtresse de la cabane; le coq blanc se posa sur le toit. Au bout d'un moment, le coq blanc chanta. Le coq noir, parlant le langage des hommes, dit:
« Qui donc se permet de chanter ainsi au-dessus de ma tête? Eh, quelle est ta puissance?
Je suis très puissant, répondit le coq blanc. Si un homme mange ma chair, il montera sur le trône.»
Le coq noir répartit :
« Si un homme mange ma tête, il sera roi des bonzes. Si une femme mange ma cuisse, elle sera reine. Si un homme mange ma poitrine, il régnera. Ne me traite donc pas avec mépris!»

Le coq blanc s'envola; le coq noir resta sur la poutre. L'homme s'approcha sans bruit, saisit le coq noir, le tua et l'emporta dans sa hutte. A voix basse, il rapporta à sa femme le secret qu'il avait surpris. Elle, au comble du bonheur, fit cuire le coq, le disposa sur un plateau et se mit en devoir de le manger. Mais son mari lui dit:
« Nous voici sur le point de porter la couronne. Emportons cette chair au bord de la rivière, délassons-nous en prenant un bain; puis nous revêtirons des vêtements propres et nous mangerons ce coq.»
L'homme et la femme descendirent à la berge, posèrent le plateau au bord de l'eau et s'ébattirent joyeusement dans la rivière. Lorsqu'ils revinrent sur la rive, ils ne retrouvèrent pas le plateau; les remous l'avaient entraîné dans le courant; il avait disparu.
Un cornac nommé Tar avait ce jour-mené ses éléphants se baigner dans la rivière. Il vit ce plateau flotter vers lui. Très surpris, il prit le plateau et l'alla montrer au chef de la bonzerie. Le bonze reconnut la nature du coq. Il prit la tête et la mangea; il offrit à Tar la poitrine et donna la cuisse à Vong, femme de Tar, mais il ne leur dit rien. Tar et Vong rentrèrent chez eux.
L'homme et la femme qui avaient perdu le plateau le cherchèrent en vain; pensant qu'il leur avait été dérobé, ils s'accablèrent mutuellement d'injures.


Trois jours après, les ministres se réunirent en conseil.
« Voici longtemps, dirent-ils, que notre royaume est privé de roi. Caparaçonnons des éléphants et invoquons les deva. Que les éléphants aillent d'eux-mêmes se prosterner devant celui qui est digne du trône, le
mettent sur leur tête et l'amènent ici. Nous préparerons aussitôt le couronnement.»
Les éléphants, richement ornés, furent lâchés en liberté. Ils se dirigèrent vers Tar et Vong, se prosternèrent devant eux, les mirent sur leur tête et les ramenèrent au palais. Les ministres préparèrent les fêtes du couronnement selon la coutume. Tar prit le nom de règne de Devunagschar.
Krong Huv et Kray Huv furent irrités. Ils partirent à Bakan, dans la province de Bodhisattva, y construisirent un palais et refusèrent de se soumettre au nouveau roi.

Indra, voyant la reine sans enfant, dit:
« Je vais donner à Vong un fils de ma propre race qui perpétuera la dynastie des rois cambodgiens.» 
Un jour, la reine étant sortie du palais, Indra s'envola dans les airs. Les hommes ne distinguèrent aucune forme mais virent une immense lumière bleue descendant à travers l'espace. Ils se mirent à crier:
« La lumière qui tombe! »
Indra fit descendre sur le corps de la reine une pluie de fleurs tressées en guirlandes et disparut. Vong devint enceinte et mit au monde un fils qu'elle nomma Prah Kèt Mealea, ce qui signifie: Lumière fleurie.

  ***

Popusnokar avait cherché sa mère de tous côtés et ne savait elle s'en était allée. Une amère tristesse envahit son cœur.
Jusqu'à dix ans, il s'était appliqué à l'étude. Un jour, Il demanda à son père:
« Qui donc était ma mère?
Ta mère était une devi. Elle n'était venue vivre sur terre que pendant six années, puis elle est retournée à sa divine demeure. Cette demeure est fort éloignée, je ne sais elle se trouve! »
L'enfant garda le silence; mais sa pensée n'était occupée que de sa mère. Il décida de se mettre à sa recherche, dût-il succomber aux fatigues du chemin. Son père eut beau faire, il ne put le détourner de ce projet; Popusnokar se mit en route, traversant plaines et forêts, se nourrissant de fruits sauvages; ses vêtements s'en allèrent par lambeaux. Mais le destin lui était favorable. Un jour, des devi étaient venues se récréer sur une montagne boisée; parmi elles était Dibsodacan qui faisait un bouquet de fleurs forestières.

Popusnokar aperçut ces femmes si belles; il pensa :
« Voici bien des années que j'ai dépassé les régions habitées par les hommes; voici bien des années que je n'ai rencontré aucun être humain. Mes vêtements sont tombés en pièces sans qu'il soit possible de les remplacer. Je ne suis vêtu que de feuilles cueillies aux arbres. Soudain j'aperçois des femmes en groupe nombreux; toutes sont d'une beauté surnaturelle.
D'où pourraient-elles être venues jusqu'ici? Ne sont-elles pas des devi? »
Popusnokar se cacha; lorsque les femmes furent proches, il fit cette incantation:
« Si toutes ces femmes sont des devi et que ma mère ne se trouve pas parmi elles, qu'elles prennent leur vol et retournent dans leur demeure. Mais si l'une d'elles est ma mère, je demande qu'elle soit empêchée de s'envoler avec ses compagnes! »


Popusnokar s'élança dans la clairière s'ébattaient les devi. Surprises par l'apparition de cet enfant des hommes, elles s'envolèrent en hâte; mais Dibsodacan ne put s'enfuir. Popusnokar se précipita vers elle et la prit dans ses bras, la serrant de toutes ses forces.
Dibsodacan fut saisie d'angoisse.
« Hélas! gémit-elle, quelle malédiction s'appesantit à nouveau sur moi? A peine suis-je délivrée de ma condition humaine, voici qu'un homme me saisit à nouveau!
Ma mère, ma mère, je suis ton fils! Lorsque ma mère eut disparu, le désespoir s'est emparé de moi, je n'ai fait que pleurer, je te cherchais partout, nulle part je ne t'ai retrouvée. Mon père Lim Seng est entré dans ta chambre; il a trouvé six fleurs sur l'oreiller et a compris que tu étais retournée à ton existence divine. Son chagrin a été profond au delà de toute expression. Tous nos voisins pleuraient avec nous. La pensée de te retrouver n'est jamais un instant sortie de mon cœur. Dès que mes forces ont été suffisantes, j'ai pris congé de mon père et me suis mis à ta recherche. Je pensais mourir d'épuisement. Maintenant j'ai retrouvé ma mère! Je te supplie de revenir avec nous! »

Dibsodacan reconnut que l'adolescent qui la tenait dans ses bras était bien son fils, car ses paroles étaient convaincantes. Elle se mit à pleurer de compassion et lui dit:
« Mon enfant, ta mère n'a point d'aversion pour ton père. Constamment elle a pensé à toi-même et à lui; son souvenir est resté fidèle à tous les hommes au milieu de qui elle a vécu. Mais elle est une devi et ne
peut vivre d'une vie humaine. Chaque jour elle doit aller remplir ses fonctions auprès du divin Indra dont elle implore pour toi et ton père les bénédictions. Chaque jour, elle lui demande de répandre le bonheur sur toute la région. Mon enfant, ta mère ne peut pas retourner vivre avec vous. Mais voici que tu m'as cherchée et que tu m'as retrouvée. Ta mère va prendre son enfant et le mener une fois dans sa demeure divine. Tu vas te baigner dans les eaux parfumées du bassin qui se trouve dans le jardin d'Indra et qui te laveront de ton odeur humaine, puis je te conduirai au palais et présenterai mon fils à Indra.»

Dibsodacan donna son écharpe à Popusnokar qui s'en revêtit, rejetant son vêtement de feuillage. Puis, prenant son enfant sur sa hanche, elle l'emporta à travers les airs. Elle le baigna dans l'onde parfumée, le conduisit dans sa demeure elle lui fit revêtir des vêtements convenables, le rassasia de célestes aliments et se dirigea avec lui vers le palais d'Indra.
Le coeur de Popusnokar débordait de joie. Mais lorsqu'il pénétra dans la salle d'audience, il fut tellement impressionné par la beauté ineffable du lieu et par son mystère qu'il ne put se soutenir; ses jambes fléchirent, il tomba évanoui sur le sol. A ce moment, Indra sortant de son palais vint à passer.
« Quel est cet homme que tu amènes dans mon palais? demanda-t-il à Dibsodacan.

C'est mon fils, le fils qui m'est lorsque j'ai vécu sur la terre, mariée à Lim Seng.
Adolescent, lève-toi! commanda Indra.
Popusnokar reprit ses sens, se prosterna devant le roi des deva. Indra le fit entrer dans son palais et lui posa mille questions sur la région qu'il habitait sur terre. Les réponses de Popusnokar le satisfirent grandement.
« Mon fils, dit en se prosternant Dibsodscan, est particulièrement ingénieux à tracer des figures, à sculpter, à construire des temples ou des forteresses qui font l'admiration des hommes. Toutefois, il n'a jamais eu de maître et ne fait ces choses que selon sa propre inspiration.
Un homme qui sait sans maître est comparable à un aveugle! répartit Indra. Il progresse tout seul et ne peut prendre conseil. S'il en est ainsi, ton fil, devra se joindre aux devaputra de mes ateliers. Sous leur direction, il apprendra à exécuter les travaux les plus divers et retournera ensuite dans le monde des hommes, car il ne peut, dans sa condition humaine, rester ici à demeure.

Popusnokar se rendit auprès des devaputra spéciaisés dans les arts et les constructions. Il apprit à dessiner, à sculpter, à faire de la musique; il sut construire des navires qui naviguent en terre ferme; il cisela l'or et l'argent, forgea le fer; il connut des solutions qui, répandues sur la glaise, la transforment
en pierre. Il retenait tous les enseignements des devaputra. Ceux-ci l'encourageaient d'élogieuses paroles.
« Les travaux que tu sais faire maintenant pourront durer des milliers d'années, alors que les nôtres ne durent qu'un règne; si un roi monte sur le trône et nous confie la construction d'un temple, nous le construisons en un instant; mais le jour ce roi vient à mourir, le temple disparaît au même moment. Ta puissance est donc supérieure à la nôtre.»
Les devaputra rendirent compte à Indra des résultats remarquables de l'éducation de Popusnokar. Indra s'en réjouit et décida que Popusnokar serait désormais l'éducateur de tous les hommes appartenant à la religion buddhique.
« Tout constructeur humain sera tenu de faire une offrande à Popusnokar, consistant en un plateau sur lequel il placera une bouteille d'alcool, un bat d'argent, quatre morceaux de bananier portant des feuilles de bétel et des noix d'arec, cinq coudées de toile blanche, un bol de riz et une bougie. Si un homme entreprend un travail de quelque importance et ne fait pas cette offrande à Popusnokar, que ses yeux se ferment à la lumière du jour, qu'une taie les couvre.»

Tandis qu'il parlait ainsi, Indra vint à penser à Prah Kèt Mealea. II se transporta à travers les airs au pays du Cambodge. Il faisait nuit sur la terre. Les hommes, éblouis par une lueur éclatante, se deman
daient ce qui pouvait ainsi embraser le ciel. Indra descendit dans le temple royal; les gardiens coururent prévenir le roi Devungaschar.
« Un être inconnu est descendu des cieux. Il a l'apparence d'un homme, sa couleur est bleue, il brille comme du feu, il est entré dans le temple royal.»
Devungaschar se dirigea au plus vite vers le temple et reconnut Indra. Il se prosterna devant lui.
« Roi Devungaschar, demanda Indra, connais-tu mon fils?
Je ne le connais pas!
Comment est Prah Kèt Mealea?
Une lueur bleue a envahi le ciel, puis des guirlandes de fleurs sont tombées sur la reine, qui par la suite se trouva enceinte.
Enceinte de mon fils, dit Indra.


Devungaschar appela Prah Kèt Mealea. Indra le prit et le fit asseoir sur sa cuisse. Il lui dit:

« Autrefois, je m'appelais Makhmanubbh; j'ai construit des routes et des digues, des sala et des ponts; j'ai distribué mes richesses aux pauvres; en récompense, je suis devenu Indra. J'ai pris en pitié le royaume cambodgien; parce qu'il est de fondation récente, aucun homme puissant n'y est jusqu'ici. C'est pourquoi je t'ai engendré, pour te donner longue et heureuse vie. Mais les hommes en ce temps, vivent peu d'années; rares sont ceux qui atteignent l'âge de cent ans. Je vais t'emporter dans mon palais et te baigner dans un bassin qui te fera vivre une longue existence.

Indra prit sur sa hanche Prah Kèt Mellea, l'emporta dans son royaume divin. Dans les jardins, il y avait un bassin. Pendant sept jours, Indra y plongea Prah Két Meala sept fois par jour; ensuite, il le fit entrer dans son palais. Il invita sept Brahma à venir réciter des incantations et à faire des aspersions sur Prah Kèt Mealea pour lui donner une vie de quatre cents ans.

Ces cérémonies accomplies, Indra fit atteler son char divin ; il confia Prah Kèt Mealea à ses cochers qui le conduisirent en volant autour du palais pour lui en montrer les beautés. Lorsqu'il eut tout contemplé autant qu'il le désirait, Prah Kèt Mealea se fit ramener aux célestes écuries.
Indra lui demanda:
« Es-tu content de ce que tu as vu?
Je suis émerveillé!
Je te donne le royaume du Cambodge. Si tu as vu ici un monument que tu désires reproduire, dis-le selon ton cœur. Je t'enverrai un architecte qui le construira dans ton royaume.»
Prah Kèt Mealea n'avait que douze ans; il était très intimidé devant Indra. Il réfléchit:

« Dans mon royaume, je ne puis rien faire qui soit aussi beau que le palais d'Indra: si je voulais m'égaler à lui, il serait mécontent.»
Il dit alors:
« Je voudrais faire construire un édifice aussi beau que votre étable à bœufs! »
Indra se mit à rire.
« Cette étable est belle à tes yeux? »
Il appela Popusnokar et lui dit:
« Tu es de race humaine, tu ne peux rester dans ces lieux. Je vais t'envoyer dans le Cambodge, tu construiras le palais de mon fils; tu le feras aussi beau que mon étable à bœufs. Lorsque tu l'auras construit, je descendrai sur la terre pour présider au couronnement de mon fils et le comblerai de gloire.»

Lorsque Popusnokar eut bien examiné l'étable, Indra fit atteler un de ses chars sur lequel il fit monter Prah Kèt Mealea et Popusnokar, et les fit conduire sur la terre cambodgienne.
Popusnokar se mit aussitôt en devoir de commencer la construction de l'édifice royal; c'était en l'an 620 de l'ère buddhique. Il fit creuser des fossés, accumuler la terre qui en provenait et mouler sur toute la surface des sculptures de toutes sortes.
Le fils d'un chef de village, appelé Sovan, travaillait sous les ordres de Popusnokar. Lorsque Sovan fut en état de diriger les travaux, Popusnokar s'embarqua sur une jonque pour aller à la mer chercher
des coquillages dont il ferait la chaux pour enduire le monument. Lorsque au retour il atteignit Somronsèn, dans la province de Kompong Leng, la jonque coula.
Popusnokar fit renflouer le bateau mais abandonna les coquillages dont il était chargé. C'est pour cela que maintenant encore on trouve une si grande accumulation de coquilles enterrées dans le sol à Somronsèn; depuis d'innombrables années les habitants de cette région emploient ces coquilles pour faire de la chaux et n'ont pas épuisé la quantité qui est encore considérable de nos jours.

Popusnokar repartit pour la mer avec de nombreuses jonques, rapporta un grand chargement de coquilles et en fit une quantité considérable de chaux. Puis il arma trois jonques pour aller chercher des graines de sésame. Une tempête fit chavirer une des jonques à Komnhanthom, à l'est de Dontri. Popusnokar fit jeter la cargaison du bateau et pétrifia les graines de sésame abandonnées dont le tas forma une île. C'est pour cela que, de nos jours encore, la terre de l'ile Komnhan est noire comme la graine de sésame sans qu'aucune autre terre s'y soit mélangée.
Des graines qui chargeaient les deux jonques restantes, Popusnokar fit une préparation dont Il enduisit le monument de terre qu'il avait fait construire. La terre se transforma aussitôt en pierre.
Popusnokar ne construisait pas, comme nous le faisons, en établissant des échafaudages et en dressant l
es colonnes une à une. Il construisit tout ensemble un monument à cinq tours entièrement en terre et l'enduisit, en entier de la solution qui le transforma en pierre. C'est pourquoi dans les voûtes mêmes des toitures on ne voit ni poutres ni chevrons. Lorsque la construction fut achevée, il peignit les sculptures de couleurs appropriées; le monument était admirable et en tout semblable aux étables d'Indra.
Prah Kèt Mealea, dans l'admiration, félicita Popusnokar et l'employa à construire un grand nombre de monuments tous ornés de sculptures merveilleuses.
Indra, escorté de deva innombrables, vint sur terre, versa sur son fils l'eau du couronnement. Il lui donna le nom de Arothpulpearso Prah Kèt Mealea, et il appela le Cambodge de son nom actuel. Les fêtes du couronnement terminées, Indra retourna dans son divin séjour avec les deva qui l'accompagnaient.

Par la suite Prah Kèt Mealea remarqua qu'une des tours d'Angkor n'était pas d'aplomb. Il enjoignit à Popusnokar de la redresser. Celui-ci répondit:
« Que Votre Majesté envoie une femme frapper la tour avec une citrouille mûre et elle se redressera! »
Prah Kèt Mealea, fort en colère, s'écria:
« Comment peux-tu parler de redresser avec une citrouille cette tour qui est en pierre? »
Popusnokar se fâcha à son tour et répondit:
« Si Votre Majesté ne me croit pas, que la tour reste
inclinée! Et à l'avenir, que toutes Ies tours du genre de celle d'Angkor soient inclinées comme celle ci.»

A quelque temps de là, Prah Kèt Mealea livra à Popusnokar trois pieuls de fer et lui ordonna de lui forger une épée, insigne de sa puissance.
Popusnokar fondit le fer et n'en prit que la partie la plus dure; des trois pieuls de fer il ne retira que la quantité nécessaire pour faire une petite épée dont la lame était aussi mince qu'une feuille de riz, mais le tranchant en était tel que si, avec cette épée, on fendait un homme en deux, il ne s'apercevait pas qu'il était fendu; il avait l'impression que le coup l'avait manqué; il pouvait parler comme avant. Mais si on le poussait et il tombait en deux morceaux. Si on remplissait d'eau une jarre de terre, on pouvait couper la jarre en deux sans qu'une goutte d'eau se répande; ce n'est que lorsqu'on touchait la jarre qu'elle se partageait en deux et que l'eau s'écoulait.
Popusnokar trempa cette épée avec le plus grand soin et vint la présenter à Prah Kèt Mealea. Le roi entra dans une violente colère et fit d'amers reproches à Popusnokar devant tous les dignitaires:
« Tu as volé pour ton propre usage le fer que je t'ai confié! C'est pour cela que cette épée est si petite! »
Popusnokar, furieux, répondit:
« Je ne reste pas au Cambodge, je vais retourner en Chine! »

Il s'éloigna traînant derrière lui l'épée dont il avait tourné le tranchant vers le plancher. Lorsqu'il fut sorti, on s'aperçut que les planches sur lesquelles avait passé I'épée étaient toutes sectionnées. Prah Kèt Mealea envoya aussitôt appeler Popusnokar et lui fit demander l'épée. Popusnokar refusa et la jeta dans le Grand Lac. Ensuite, il s'embarqua sur une jonque et mit la voile. Il alla se fixer en Chine, son pays natal, et instruisit les hommes.

Telle est l'histoire de Popusnokar; peu d'hommes la connaissent et, parce qu'ils l'ignorent, ils parlent à tort et à travers, prétendant que ce sont les deva qui ont construit Angkor.


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