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Minorités ethniques du Cambodge: sommaire

Le Cambodge compte de nombreuses minorités ethniques, qui constituent une richesse et une diversité culturelle aujourd'hui menacée.

Minorités ethniques du Cambodge

Si les Khmers constituent la très grande majorité des Cambodgiens, le pays compte cependant de vingt à trente minorités ethniques: Vietnamiens, Chinois, Chams, et peuples indigènes...

Les Mnong du Mondolkiri

Aux frontières du Vietnam, du Cambodge et du Laos vivent différentes minorités ethniques, qui, à partir du 19e siècle, ont du faire face à de profonds bouleversements, fragilisant ces communautés, à l'image des Mnong du Mondolkiri, au nord-est du Cambodge. L'ouvrage de Matthieu Guérin "Des casques blancs sur le Plateau des Herbes" décrit la culture des Biat, un sous groupe des Mnong, entre 1860 et 1940.


La révolte Phnong de 1912-1914

Sous le protectorat français, la question des minorités ethniques du nord-est du Cambodge se posa rapidement. Certaines communautés étaient quasiment indépendantes. La France obtient des accords mais leur interprétation diffère entre les Français et les Phnongs, qui finiront par se révolter suite à un incident. En 1912, des miliciens, venus réquisitionner des éléphants dans un village, sont exécutés suite à un viol. L'armée brûle le village et son chef prend la tête d'une révolte qui s'étendra rapidement.


Prey Lang, la forêt menacée des Kuy

La forêt de Prey Lang, d'une superficie d'environ 3600 km², abrite une riche biodoversité, dont nombre d'espèces menacées, et constitue également une réserve d'eau essentielle pour le Cambodge. Elle est aujourd'hui menacée par la déforestation, l’exploitation minière, différents projets de plantations et de barrages.


Les Chams du Cambodge

Les Chams sont les descendants du royaume Champa dont la capitale se trouvait au centre du Vietnam actuel. Musulmans, les Chams se rattachent au groupe des "Khmers-islam".


Les S'aoch: autopsie d'une disparition

A l'ouest de la province de Kampot subsistent les derniers membres des S’aoch, une des plus anciennes minorités du Cambodge. Ils seraient apparentés aux "Chong Khnâng Phnom", peuple habitant le versant sud des Cardamones. Ils se désignent d'ailleurs par le terme "Chong" et refusent d'employer le terme khmer "S’aoch", très péjoratif et révélateur du mépris de la société khmère pour ce groupe ethnique.

Minorités ethniques du Cambodge

Si les Khmers constituent la très grande majorité de la population du Cambodge, ce pays, considéré comme l'un des plus "homogènes" d'Asie du sud-est, n'en compte pas moins de 20 à 30 minorités ethniques, qui ne représentent toutefois qu’environ 1,4% de la population du CambodgeLes différents groupes minoritaires présents au Cambodge sont d'une part les Vietnamiens, les Chinois, les Chams, et d'autre part le groupe des peuples indigènes. 

Les peuples indigènes du Cambodge


MnongKuyS'aochTampuanJaraï, Moï, Kreung, Brao, Kachok, Kravet, Phnong, Môn, Stieng...: les "peuples indigènes" ou "peuples autochtones" désignent des populations ayant des liens étroits avec leur terre d'origine et une identité culturelle spécifique. Ils vivent essentiellement sur les hauts plateaux du nord-est, dans les provinces du Mondolkiri, du Ratanakiri, de Stung Treng et de Kratie. Si elles ne représentent qu'environ 100 000 personnes au total, sur une population de 15 millions de Cambodgiens, les minorités sont paradoxalement majoritaires dans les régions du Ratanakiri et du Mondolkiri, restées longtemps indépendantes du fait de leur isolement géographique avant d'être annexées tardivement au Cambodge sous le Protectorat français.

Leurs conditions de vie sont assez précaires, du fait de techniques de travail et de méthodes agricoles rudimentaires. L'isolement géographique dans des régions difficiles d’accès entrave leur développement économique et la plupart de ces groupes souffrent d’exclusion sociale. Plus encore, le patrimoine culturel de certaines minorités se trouve aujourd'hui menacé de disparaître, suite à de multiples bouleversements: colonisation, tracé aléatoire des frontières, guerres du 20e siècle, politiques d’intégration, déforestation, le tout dans un contexte de globalisation accélérée... 

Les minorités sous le protectorat français


Sous le Protectorat français, entre 1853 et 1963, les membres des minorités sont massivement employés pour travailler dans les plantations d’hévéas, de thé ou de café sur les hauts plateaux, ou pour des travaux d’aménagement du territoire: construction de routes, de bâtiments administratifs... Les français s'attaquent en outre à la culture traditionnelle sur brûlis que pratique depuis la nuit des temps les minorités du nord, avec les mêmes arguments erronés que le pouvoir politique actuel, reprochant à cette technique de détruire la forêt et de fournir des récoltes insuffisantes pour nourrir les populations. Or, les rendements des cultures sur brûlis peuvent au contraire dépasser ceux des rizières irriguées et permettent également à la forêt de se régénérer. Malgré tout, les langues et les cultures indigènes semblent relativement préservées durant cette période, où les français devront faire face à une révolte de 1912 à 1914 qui les éloignera des hautes terres jusqu'aux années 30.

Avant la colonisation, les hauts plateaux occupés par les minorités étaient des territoires autonomes où il n’existait aucune frontière internationale. Voilà ce qui explique pourquoi les groupes ethniques sont pour la plupart des communautés transnationales avec d'autres pays: ainsi, les Jaraï, les Brao et les Kravet sont également présents au Laos, les Phnong et les Stieng au Viêtnam, les Kuy en Thaïlande et au Laos... C'est la France qui traça les premières frontières, sans concertation avec ces populations. De nombreux groupes se retrouvèrent à cheval sur plusieurs pays. Aujourd'hui, il existe toujours des échanges transfrontaliers entre membres d’une même communauté, et s'ils ont conscience de l’existence de cette frontière, les indigènes la traversent fréquemment pour migrer, faire du commerce ou simplement rendre visite à leur famille.

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Village Moï au Cambodge

Khmérisation, bombardements et déportation


A la fin de la période coloniale, le Vietnam, le Laos et le Cambodge se partagent les hauts plateauxqu'ils considèrent comme des terres inexploitées. Pour ces pays, il s’agit alors d’investir ces régions, et donc d’en intégrer les habitants. Le Cambodge  adopte ainsi une politique de khmérisation, qui se concrétise par des vagues de migrations khmères vers les hautes terres, avec pour objectifs:
- d'occuper un territoire fragile, cible potentielle de pays voisins.
de faire "évoluer" les populations autochtones vers le modèle culturel khmer. 
- d'exploiter les ressources "inutilisées".  

Pour inciter les Khmers à s’installer dans ces régions reculées, l'Etat leur propose primes et terres cultivables. Les régions du Ratanakiri et du Mondolkiri sont également créees afin de mieux contrôler ces territoires. Néanmoins, cette politique n'a eu qu'un succès relatif, on craignait encore beaucoup les populations indigènes à cette époque et seuls quelques 3000 colons ont migré vers le Ratanakiri entre 1955 et 1970. Malgré tout, les conséquences ont été lourdes pour les populations locales, parfois chassées de leurs terres ou réduites à servir de main d’œuvre. 

Dans le même temps, les Khmers Rouges commencent à s’implanter dans les hautes terres, gagnant parfois la confiance des minorités. Dès 1968, ils contrôlent tout le nord et appuient la révolte des minorités du Ratanakiri, qui se soulèvent contre la politique de khmérisation. Durant la guerre du Vietnam, les hauts plateaux du Cambodge servent également de refuge aux guérillas communistes, entraînant des bombardements américains massifs qui font de nombreuses victimes dans les populations indigènes. Beaucoup fuient vers le Laos ou le Vietnam dès 1971. 

En 1975, après la prise de Phnom-Penh, le régime Khmer Rouge n'épargne pas les minorités: leurs pratiques religieuses sont strictement interdites, les villageois situés dans les zones les moins reculées sont déportés vers les plaines pour servir de main d’œuvre dans des coopératives et des camps de travail. En 1979, quand les troupes vietnamiennes envahissent le Cambodge et mettent fin au régime de Pol Pot, on estime que 15% de la population indigène aurait péri, soit environ 9000 personnes, chiffre qui ne tient pas compte des nombreuses victimes de la famine et des bombardements américains. Le Vietnam occupera le pays pendant une décennie. Durant cette période, les rescapés des minorités ethniques regagnent progressivement leurs terres. 

Vers une assimilation?


En 1993, les premières élections nationales sont organisées, lançant le processus de reconstruction du Cambodge qui tente de s’affirmer en tant qu’état-nation. Cette volonté politique implique l’intégration sociale et économique des populations indigènes, sur la base d’une identité nationale unique, ignorant les spécificités culturelles. Ce processus affaiblit encore les minorités, menaçant leur langue, leur culture, leur organisation sociale ou bien encore leurs pratiques agricoles: pour faciliter le processus de khmérisation, l'Etat tente ainsi de sédentariser les populations autochtones, expliquant que leur agriculture traditionnelle sur brûlis serait destructrice. Mais c'est au contraire cette politique de sédentarisation  qui s'avère destructrice: en fixant les populations sur des terres définies, elle ne permet plus à la forêt de se régénérer, épuisant ainsi les sols. 

Depuis, le Cambodge poursuit cette même politique d'unification, et par conséquent d'assimilation des groupes autochtones. Pour favoriser la colonisation et le développement économique de ces régions, l’Etat a rénové le réseau routier, grâce à l’aide internationale. Ainsi, depuis 1998, les migrations spontanées s'intensifient: Khmers mais aussi Chams, Vietnamiens et Chinois, s'installent sur les hauts plateaux, pour en exploiter les ressources naturelles, notamment l’or et les pierres précieuses, ou y développer des cultures commerciales: café, noix de cajou, huile de palme, poivre, hévéa, avocat... Ces migrations sont souvent mal perçues par les minorités, profondément liées à la terre dont elles dépendent, car cette pression démographique et humaine croissante entraîne des problèmes fonciers et environnementaux. 

D'une part, les ressources naturelles sont exploitées de manière irresponsable en vue de profits immédiats, avec de lourdes conséquences environnementales. La destruction des forêts est notamment un grave problème au Cambodge, crucial pour la survie de nombreuses minorités ethniques. L’Etat cède ainsi de grandes parcelles à des firmes étrangères sans tenir compte des populations indigènes qui y vivent. La perte et la destruction de ces zones, qui pouvaient être sacrées, ou destinées à la cueillette, la chasse, ou encore laissées en jachère... menacent directement le mode de vie des indigènes, intimement lié à leur environnement naturel. Une campagne contre les coupes illégales a été initiée en 1999 face aux pressions internationales, mais avec des résultats peu brobants...

D’autre part, l'accroissement démographique entraîne une augmentation des surfaces cultivées, à laquelle se superpose un problème de droit foncier. Au Cambodge, la terre appartient à celui qui la cultive: toute terre considérée comme inexploitée peut être cultivée par quiconque souhaite l'exploiter. De nombreux indigènes ont ainsi vu leurs terres en jachère volées ou achetées à prix dérisoire. Face aux nombreuses plaintes des populations autochtones et aux pressions internationales, le gouvernement a réagi en 2001 en votant une loi foncière spécifiant le droit à la propriété des populations indigènes: les terres laissées en jachère ne sont plus considérées comme disponibles. Mais, sans contrôle effectif, tant sur la déforestation que sur le respect des lois foncières, les minorités n’ont d'autre choix que de s'adapter aux nouvelles règles imposées par la population dominante.

Les Mnong du Mondolkiri

Aux frontières du Vietnam, du Cambodge et du Laos vivent différentes minorités ethniques: Mnong, Jaraï, Brao, Tampuon, Phnong... Considérés comme les descendants des premiers occupants de la péninsule indochinoise, leurs origines restent cependant méconnues. A partir du milieu du 19e siècle, ces peuples ont du faire face à de profonds bouleversements, fragilisant les bases mêmes de ces communautés, si bien qu'aujourd'hui, le processus d’acculturation sur le modèle du peuple dominant est très avancé.

Telle est la situation des Mnong du Mondolkiri au nord-est du Cambodge: automobile, télévision, partis politiques, Coca-Cola, administrations, ONG, vendeurs de kramas... ont envahi ces hautes terres autrefois isolées. L'ouvrage de Matthieu Guérin "Des casques blancs sur le Plateau des Herbes" décrit la culture des communautés Biat, un sous groupe des Mnong, entre 1860 et 1940, à travers l'étude de Bu La-Bu Gler, un ensemble de villages situés au sud-ouest de Sen Monorom, actuel chef-lieu du Mondolkiri.


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Situation de Bu La et Bu Gler à l'époque de l'Indochine française



Habitat mnong


Les villages mnong sont constitués de petits hameaux constitués de quelques maisons et distants les uns des autres. Les maisons ne sont pas construites sur pilotis comme celles des Khmers, mais à même le sol en terre battue. Elles sont entourées d'enclos pour les animaux. La porte est étroite et basse, mais différentes ouvertures permettent de ventiler l’intérieur.

Les murs sont en rotin ou en bambou, tandis que le toit est constitué d’une épaisse couche d’herbe-paillotte fixée sur une structure en bois et en bambou. Un couloir central traverse toute l’habitation, dont la largeur dépasse rarement quatre ou cinq mètres, mais qui peut être assez longue. Elle est divisée en compartiments aménagés pour accueillir chaque famille restreinte.

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Villageois Mnong, Cambodge, vers 1890

Agriculture et élevage


Si les Mnong comme les Khmers cultivent essentiellement le riz, leurs pratiques et leur rapport à l'environnement naturel diffèrent fondamentalement. L’agriculture khmère est basée sur la maîtrise de l'eau: riziculture humide, inondée ou irriguée, dans des champs en eau, maraîchage et cultures commerciales comme le coton le long des berges. A l'inverse, les paysans mnong pratiquent les cultures sèches, l’essartage plus précisément, une forme de culture sur brûlis.

Durant la saison sèche, l’espace qui va être cultivé est débroussaillé. En avril, juste avant les premières pluies, on incendie les abattis pour fertiliser le sol. Les semailles ont lieu aux premières pluies. Les Mnong veillent ensuite sur leurs cultures. Pour cela, ils construisent des cabanes dans des arbres au milieu du champ, ou sur de hauts pilotis, et viennent y vivre, quittant le village principal. Les moissons débutent en juillet avec le maïs et certaines légumineuses et finissent en novembre avec le riz tardif.

Chaque famille est responsable de son essart, mais un système d’entraide existe. Les travaux les plus pénibles, ou les plus urgents, notamment la moisson en cas de risque sur la récolte, peuvent être menés collectivement. Tout le monde participe alors, hommes, femmes, enfants, car il s’agit d’assurer la subsistance du groupe, sa force et sa richesse. Les étapes importantes du calendrier agricole sont marquées par de grandes cérémonies religieuses accompagnées de fêtes.

Outre le riz, les Mnong Biat cultivent le maïs, certaines légumineuses, des plantes tinctoriales, aromatiques ou médicinales, ainsi que le coton, utilisé pour tisser les vêtements. Pour éviter d’épuiser la terre, ils déplacent leurs cultures régulièrement. Certaines parties de la forêt, habitées d’esprits puissants ou réservées à la cueillette, sont préservées. Si le village principal se trouve trop éloigné des champs, alors il est déplacé.

Les Mnong Biat pratiquent aussi l’élevage. Ils possèdent ainsi des buffles, des porcs, de la volaille, quelques chevaux et éléphants. Les buffles, gardés dans un état semi-sauvage, ne participent pas aux travaux agricoles mais sont sacrifiés et mangés lors d’événements importants. Le nombre d’éléphants ou de buffles que possède un Mnong définit sa richesse et son rang.

Chasse et cueillette


Les Mnong tirent presque tout ce dont ils ont besoin de la forêt. Les ethnologues parlent de "civilisation du végétal" pour décrire l’imbrication de la vie humaine dans cet environnement végétal, plus ou moins domestiqué, que l'on croit gouverné par des puissances surnaturelles.

Les Mnong Biat sont entourés par une forêt riche en gibier: bovidés sauvages, sangliers, reptiles, paons... La chasse est ainsi une activité importante des Mnongs, qui utilisent des arbalètes et des arcs dont les flèches peuvent être empoisonnées. Si la chasse se pratique souvent à l’affût, les Mnongs utilisent également différents pièges destinés à différentes proies: oiseaux, rongeurs, cervidés, sangliers... Pour le très gros gibier, comme les éléphants ou le rhinocéros, les chasseurs creusent de grandes fosses camouflées sur leurs lieux de passage présumés.

Les Mnong Biat pratiquent aussi la cueillette, notamment dans l'attente de la récolte de riz, recherchant des tubercules sauvages, des racines et des fruits. Au printemps, ils collectent le miel et la cire des abeilles sauvages.

Langue et religion


Les villageois de Bu La-Bu Gler parlent un dialecte mnong et se reconnaissent une identité commune avec tous ceux qui le parlent. Les Mnong possèdent leur propre littérature orale, comprenant beaucoup de contes, parfois très proches des contes khmers.

Les systèmes religieux khmers et biat présentent de nombreuses similitudes, avec une même croyance dans le pouvoir de génies présents dans la nature, des esprits des morts et des sorciers malfaisants. Par contre, la caractéristique principale de la religion des Mnong biat, à savoir son aspect sacrificiel, ne retrouve pas chez les Khmers. Le lien entre les hommes et les puissances surnaturelles passe par des sacrifices d’animaux, qui ont lieu régulièrement, pour les activités agricoles, la chasse, à chaque événement important...

Mais la principale divergence entre les systèmes religieux des Mnongs et des Khmers à l’époque moderne réside dans l'importance du bouddhisme Theravada au Cambodge alors que les Mnong biat sont restés très proches de leur terroir, de la nature et des génies qui la peuplent.

L'organisation sociale


Les villageois de Bu La, Bu Gler, Bu Teugne, Bu Yok constituent une communauté, qui se fédère en 1891 autour de l’autorité d’un koragn. Les koragn sont choisis pour leur connaissance et leur compréhension du monde mnong, ses techniques de chasse ou de culture, les lois coutumières héritées des ancêtres, les esprits, la forêt…

Si le koragn est avant tout un médiateur qui règle les conflits entre membres de la communauté, il est aussi chef de guerre et représente la communauté à l’extérieur. Il est le porte-parole des villageois. Même s'il prend seul les décisions. le koragn se doit de consulter les autres membres de la communauté, notamment le guérisseur, qui a accès au monde des esprits et possède donc des pouvoirs surnaturels.

Le guérisseur intervient en cas maladie ou de problèmes inexplicables. Après avoir identifié la cause du mal, il détermine les actions appropriées. La connaissance des plantes médicinales lui permet de soulager certaines souffrances. Il peut acquérir une solide réputation suite à des guérisons ou en résolvant des problèmes délicats. Il peut alors devenir un opposant au koragn... ou devenir lui-même koragn.

La guerre et la justice


La plupart des guerres sont dues à des litiges entre villages, qui peuvent durer des années. La guerre se décide en conseil et se pratique sous forme d’attaques très rapides. En quelques minutes, les biens précieux sont volés, des captifs destinés à être vendus en esclavage ou à servir d’otages sont enlevés, les hommes qui résistent sont tués, et parfois les maisons incendiées.

Après une expédition guerrière, le village agresseur se prépare aux représailles en fortifiant ses abords à l'aide d’arbres coupés et d’épineux, dans lesquels des pièges de chasse sont dissimulés. Des lancettes de bambous peuvent également être dispersées. Une sortie est souvent aménagée à l’arrière, au cas où il faudrait prendre la fuite. Si les opérations elles-mêmes sont courtes, la guerre nécessite cependant une activité importante de toute la communauté.

La justice des Biat est basée sur un ensemble de lois coutumières qui se transmettent oralement. Elle est fondée sur le principe de la réparation: le coupable doit réparer son action et dédommager la victime. Les troubles peuvent être réglés directement par les protagonistes ou nécessiter l’intervention du koragn, voire de toute la communauté. Car l’ordre n’est pas vu seulement comme la paix dans le village, mais aussi comme le maintien d’une harmonie entre les hommes et les forces surnaturelles présentes dans la nature. Rompre cet équilibre, c’est donc mettre le groupe en danger et tout le monde est alors concerné.

La révolte Phnong de 1912-1914

Suite à l’instauration du protectorat français en 1863, la question du statut des minorités ethniques du nord-est du Cambodge se posa rapidement pour les autorités coloniales. Si certaines de ces communautés étaient soumises à l’administration cambodgienne, d’autres villages étaient quasiment indépendants, comme l'explique Adhémard Leclère, résident de Sambor en 1891: « Les Peunongs de Poulo Pouklia ne payent aucun impôt au roi du Cambodge, n’acquittent aucune redevance, ne rendent aucun hommage et ne reconnaissent point l’autorité des mandarins cambodgiens. J’ajouterai que ces derniers les reconnaissent pour indépendants et ne leur donnent aucun ordre. »

Si la France réussit d'abord à obtenir des soumissions en prenant opportunément le parti des Phnong dans des conflits avec l’administration cambodgienne, l'interprétation de ces accords était cependant radicalement opposée entre les Phnongs, qui les considérait comme la garantie du maintien de leur mode de vie, et les Français, pour qui ils préparaient en réalité une implantation durable dans la région. Les Phnongs finiront par se révolter face aux impôts excessifs et l'augmentation de la population khmère.

En 1912, un incident va engendrer un mouvement d'insurrection de grande ampleur: des miliciens, venus réquisitionner des éléphants dans le village de Bu Rlam, sont poursuivis et exécutés suite au viol de la belle fille de son chef, le Koragn Pa Trang Loeung. En représailles, le village du chef rebelle est attaqué et brûlé par l'armée. Pa Trang Loeung prend alors le maquis et devient le leader d'une révolte qui s'étendra rapidement, son charisme lui permettant d'unifier le soulèvement. En 1914, l'assassinat d'Henri Maitre dans le village de Mera, marquera un coup d'arrêt d'une quinzaine d'années pour l'implantation française dans la région, l’administration française n'ayant plus de représentants sur place.


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Henri Maître, photographie publiée en 1909
dans son premier ouvrage:
Les régions Moï du Sud Indo-Chinois

Henri Maitre était un acteur majeur de l'implantation française au Cambodge où il mena des expéditions d'exploration et de pacification des tribus indigènes. Au cours de ces missions, il se découvrit un intérêt profond pour les langues et cultures des tribus des hauts plateaux du Cambodge. Il leur consacrera un ouvrage, "les Jungles Moï", dans lequel il exprimait ses craintes pour l'avenir de ces tribus: "Que l'on se hâte d'étudier ces tribus, encore magnifiquement sauvages, indépendantes et heureusement parfois belliqueuses; étudions-les comme des sujets précieux qui vont disparaître; dans quelques années ils seront civilisés, par conséquence perdus, moralement et physiquement, pourris et gangrenés". Cependant, Henri Maître considérait sa mission comme légitime et n'hésitait pas à utiliser la manière forte contre les tribus s'il ne parvenait pas à obtenir ce qu'il souhaitait par la négociation, brûlant des villages et prenant des otages, y compris femmes et enfants...

Il faudra attendre les années trente pour les autorités coloniales amorcent un retour dans la région, bien résolues cette fois-ci à soumettre ces populations. Les Phnong tenteront alors de réactiver les alliances entre les villages, mais leurs attaques se heurteront cette fois à une répression efficace et déterminée: le bombardement des villages et la destruction des stocks de nourriture entraînent des redditions en chaîne, jusqu'à la fin de l'insurrection en 1935 avec la mort de Pa Trang Loeung, le charismatique leader tué par les Français.

Présentant les populations autochtones comme des sauvages, la France justifie alors ses actions au Cambodge, comme dans ses autres colonies, par une mission "civilisatrice" qui suscitait des questions au sein même de l'administration française. Adhémard Leclère écrivait ainsi: « je me demande, si, quand nous aurons civilisé tout ce pays, occidentalisé ces calmes et douces populations, vêtus ces hommes nus, nous leur aurons apporté le bonheur… ».

Prey Lang, la forêt menacée des Kuy

Située entre le Mékong et le Stung Sen, la forêt cambodgienne de Prey Lang est la plus grande forêt des basses-terres d'Asie du Sud-Est, avec une superficie d'environ 3600 km². Cette forêt tropicale humide abrite une très riche biodoversité, dont près de cinquante espèces menacées: tigres, éléphants et ours noirs d'Asie... La moitié de la forêt de Prey Lang est primaire et n'a jamais été exploitée pour son bois. Elle est également une réserve d'eau essentielle pour la région rizicole du Cambodge.

Elle est aujourd'hui menacée par l’exploitation forestière illégale et l’exploitation minière, différents projets de plantations agro-industrielles et de barrages hydroélectriques. Sa destruction est rapide et il ne reste que 25 % de la seule forêt vierge du pays d’après les chiffres du collectif de conservation des ressources naturelles du Cambodge.

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La lutte des Kuy pour sauver Prey lang


Prey Lang abrite 200 000 personnes et 700 000 personnes au total vivent en marge de cette forêt. Une grande partie de ces habitants appartient au groupe ethnique des Kuy, qui vit en harmonie avec cette forêt depuis des centaines d'années... et dépend de ses ressources de pour vivre. Ros Lach, chef du réseau des indigènes Kuy, explique que la forêt fait partie de leur histoire. « Nous avons vécu dans cette forêt pendant de nombreuses années et ne l’avons jamais détruite. Nos parents et grands-parents l’ont conservée intacte, comme un symbole de notre esprit (...) La forêt nous donne apporte tant de choses; mais maintenant, nous sommes très inquiets pour son avenir. »

La population locale, rassemblant 300 communautés, se bat pour sauver Prey Lang et entreprend des actions contre les bûcherons illégaux. Le réseau "Prey Lang network" organise des patrouilles forestières avec pour objectif de mettre un terme à l'exploitation illicite du bois. Depuis 2010, de nombreux outils et machines utilisés pour couper les arbres ont ainsi été saisies dans la forêt et ses alentours avant d'être détruits. Les patrouilles et les villageois brûlent également le bois coupé qu'ils découvrent dans la forêt.

Après des manifestations à grande échelle et le meurtre en 2012 de l'activiste pour la protection des forêts Chut Wutty, le Premier ministre cambodgien Hun Sen a annoncé la suspension de toute nouvelle concession et a signé un amendement visant à protéger 480 000 hectares de forêt. Cette décision a été applaudie, mais les activistes de Prey Lang demeurent sceptiques: ils attendent encore que le gouvernement rende publique la nouvelle carte et les projets de plantations de caoutchouc dans la forêt approuvés par les Premiers Ministres au Cambodge et du Vietnam en 2011 n’ont pas été abandonnés.


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Une déforestation rapide et généralisée


Avant même le moratoire sur les nouvelles concessions, l'association cambodgienne de défense des droits de l'homme Adhoc avait découvert que deux millions d'hectares du Cambodge, soit plus de 10 % du territoire terrestre du pays, avait été cédés, via des concessions économiques, à des grands groupes en vue de leur exploitation, notamment forestière, minière et agricole. Au total, depuis 1990, le Cambodge a perdu un quart de ses forêts et on estime que 1,4 millions d’hectares de forêt ont été abattus au cours des vingt dernières années, à cause de coupes illicites, du ramassage de charbon et de petit bois à brûler et du défrichage pour l’agriculture. Et la situation continue de se dégrader: le Cambodge détient ainsi en 2015 le record mondial de la déforestation la plus rapide de ces dernières années, selon une étude de Global Forest Watch, la plate-forme en ligne initiée par le World Resources Institute. Ces processus de déforestation constituent une menace importante pour la survie de nombreuses minorités ethniques du Cambodge.

A lire aussi sur la déforestation au Cambodge notre article consacré au Ratanakiri.

Les Chams du Cambodge

Les Chams constituent un groupe ethnique principalement présent au Cambodge et dans le centre du Vietnam. Descendants du royaume Champa dont la capitale, Vijaya, contemporaine d'Angkor, se trouvait au centre du Vietnam actuel, les Chams sont musulmans et se rattachent au groupe des "Khmers-islam", au même titre que les malais du Cambodge. 

Religion: un islam hybride


Dans les mosquées, un tambour, héritage d'anciens rituels, accompagne la prière et rappelle que les Chams ont adopté l'islam tardivement. La religion d'origine du Champa, influencé par la culture indienne, était de type brahmaniste. La conversion globale des Chams a lieu à la chute du royaume, sans doute par rapprochement avec des Malais et des Javanais de religion musulmane. Pratiquant un islam différent et hybride par son penchant hindouiste et bouddhiste, ils sont néanmoins considérés avec méfiance par le reste du monde musulman.

Différents par leur religion, les Chams le sont aussi physiquement, plus fins, plus petits, plus clairs et de visage plus allongé que les Khmers, l'ethnie dominante au Cambodge. Les chams vivent dans des quartiers ou des villages distincts et les femmes n'épousent que d'autres musulmans. Cependant, si la population cham revendique ses différences culturelles, elle est parfaitement intégrée à la communauté cambodgienne, ces deux peuples étant liés par leur histoire.

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Femmes cham au Cambodge

Histoire ancienne et récente


L'apogée du royaume Champa coïncide avec celle d'Angkor autour du 10e siècle. Dès lors, les deux empires s'affrontent régulièrement jusqu'au 12e siècle, les Chams occupant même Angkor pendant quelques années de 1177 à 1181. Cependant, les Chams ne seront jamais considérés comme des ennemis héréditaires et seront accueillis par les Khmers, quand, oppressés par les Vietnamiens, ils émigrèrent en masse vers le Cambodge. Les Vietnamiens poursuivront cette lutte sans merci jusqu'à la disparition totale du Champa au 18e siècle.

Les Chams, bien que très minoritaires, ont toujours eu un rôle important dans la politique intérieure cambodgienne. Alliés fidèles de la royauté, ils obtiendront en retour des privilèges non négligeables. En 1964, le gouvernement cambodgien soutient  ainsi le Front de Libération du Champa, contre le Vietnam, l'ennemi commun. Durant les années 70, les Khmers Rouges éliminent plus de la moitié de la population cham et des musulmans du Cambodge, rasant toutes les mosquées. Aujourd'hui, la communauté cham ayant survécu au génocide vit principalement au nord de Phnom Penh dans la région de Kompong Cham.

A lire également notre article consacré aux minorités ethniques du Cambodge

Les S'aoch: autopsie d'une disparition

C'est dans la presqu'île de Véal Rinh, à l'ouest de la province de Kampot, que subsistent les derniers membres d'une des plus anciennes minorités du Cambodge: les S’aoch. Ils seraient apparentés aux "Chong Khnâng Phnom", peuple des collines habitant le versant sud des Cardamones. Entre eux, ils se désignent d'ailleurs par le terme "Chong" et refusent d'employer le terme "S’aoch", un terme khmer très péjoratif dont ils ont probablement été affublés à une époque lointaine et qui désigne une maladie de la peau. Ce terme est très révélateur du regard porté historiquement par la société khmère sur ce groupe ethnique, comme l'illustre la lecture des témoignages anciens venant de différentes époques, où transparaît constamment une forme de mépris.


Témoignages historiques



On trouve trace du premier témoignage évoquant le peuple Chong dans les "Mémoires sur les coutumes du Cambodge" de Tcheou Ta-Kouan au 13e siècle, un texte dans lequel l'auteur décrit les moeurs qu'il a pu observer lors de son voyage dans l'Empire khmer. Certains passages consacrés aux Chong relatent l'exclusion sociale dont ils sont déjà victimes à cette époque. Les Chong sont ainsi exclusivement cantonnés à la domesticité. Considérés comme impurs et méprisés, ils doivent coucher sous les maisons de leur maître, alors que les relations avec les femmes Chong sont considérées comme dégradantes.

Ces marques de mépris et d'exclusion sociale transparaissent également dans la première description moderne connue des S'aoch, que l'on doit au missionnaire français François Isidore Gagelin en 1830. Ce dernier met l’accent sur leur isolement et la difficulté même à les approcher, de même que leur désintérêt absolu du monde extérieur: l’écriture, la monnaie et la religion chrétienne. Il décrit leur mode de vie rudimentaire, sans qu'il soit cependant vécu avec le sentiment d’un manque par les S'aoch, et fait déjà état d'une population numériquement faible, d'environ 400 personnes.

Gagelin relate la manière, toujours aussi péjorative, dont les S'aoch sont perçus par la société khmère: « A une journée et demie de Hatien se trouve, sur les montagnes en remontant le golfe du Siam, un peuple très sauvage dont on raconte plusieurs choses extraordinaires. Tout le monde m’assurait que ces sauvages avaient une queue. Je ne fus pas longtemps sans reconnaître la fausseté de cette fable ridicule. Comme il y a près de là dans les bois une espèce de singes fort ressemblant à l’homme… c’est peut-être ce qui a donné lieu à cette fable ». Aux yeux des Khmers, les S'aoch apparaissent donc non seulement comme des êtres inférieurs, réduits à la domesticité, mais aussi comme des hommes sauvages possédant certaines caractéristiques animales...


Cette croyance populaire d'hommes sauvages dotés d'une queue à l'image du singe n'est pas sans évoquer la légende rapportée par l'inspecteur vétérinaire Barbadat dans l'étude qu'il consacre au peuple S'aoch, publiée en 1941. Selon cette légende, les S'aoch seraient les descendants d'un homme et de la reine des gibbons, qui l'avait fait enlever et conduire dans la forêt. Ils eurent trois enfants, un garçon, puis deux filles. Mais l'homme se lassa de cette vie et parvint un jour à échapper au peuple des singes et à s'enfuir avec ses deux enfants aînés. Dépitée, la reine tua le troisième enfant et mourut. L'homme vécut dans un village khmer, mais ses deux enfants ne purent jamais s'habituer à la vie civilisée, lui préférant la vie dans la jungle; ils s'unirent et leurs descendants sont les S'aoch. Cette légende explique également pourquoi on les appelle parfois dans la région "Kuea prei", les inséparables de la forêt.

Enfin, pour clore cette étude des témoignages historiques sur l'ethnie S'aoch, Adhémar Leclère, alors gouverneur de la province de Kampot, fournit dans les années 1890 un texte précieux aujourd'hui car il décrit en détail des traditions désormais disparues, telles que le rituel de la demande en mariage: « Quand un homme désire prendre une jeune fille en mariage, il se procure une marmite ou bien un nœud de bambou, remplit ce vase d’eau très pure et va le déposer dans la case de la jeune fille. Si celle-ci emploie l’eau à son usage personnel, c’est qu’elle accepte le prétendant. Si elle n’emploie pas l’eau, le pauvre n’a qu’à aller porter sa cruche et sa flamme ailleurs ».

Aujourd'hui, il ne reste qu'une centaine de S'aoch qui vivent de manière précaire dans le village de Samrong Leu; certaines des coutumes évoquées dans ces textes anciens ont déjà disparu de leur mémoire mais c'est l'ensemble de leurs traditions qui se trouve menacé d'oubli. Comment en est-on arrivé à cette disparition annoncée et inéluctable d'une culture? Au premier rang des coupables, c'est bien la brutalité politique extrême du régime de Pol Pot qui semble avoir scellé le sort du peuple S'aoch en quelques années entre 1975 et 1979.


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Le village de Long Lê au début du 20e siècle

La communauté S'aoch sous les Khmers Rouges


Les S’aoch ne sont pas originaires de Samrong Leu, mais de Long lè, un village désormais abandonné où ne subsistent que des traces noircies laissant deviner l'emplacement des anciennes habitations. Souffrant de mépris et d'exclusion sociale depuis le 13e siècle, les S’aoch ne seront pas épargnés par les Khmers Rouges et seront confrontés à un des modèles les plus achevés de brutalité politique. Vivant dans la région des polders, ils seront assignés dans un premier temps à des travaux titanesques tels que la fameuse digue "Pol Pot". Ils se voient également interdire de parler leur langue et souffrent de malnutrition, mais le pire pour cette petite communauté est encore à venir. 

Une deuxième période voit en effet la déportation de l'ensemble de la population S’aoch au quatre coins du Cambodge: Ream, Pre Nup, Kompong Spoeu ou plus loin encore, Battambang, Kompong Chhnang... Le village de Long Lè a été complètement vidé de ses habitants, à l'image des villes, et les familles séparées. Le programme de destruction des structures sociales traditionnelles entrepris par les Khmers Rouges eut un effet dévastateur sur les S'aoch, privés de leur langue et dispersés géographiquement. A partir de 1979 et jusqu'en 1980, les survivants commencèrent à revenir, souvent à pieds, dans leur village d’origine, mais il était devenu impossible d’y habiter; isolé, le village avait été envahi par la forêt. 

Les derniers membres de la communauté S’aoch décimée se sont donc installés dans le village voisin de Samrong Leu, à majorité khmère, profitant des espaces vacants pour y construire des habitations précaires. La vie telle qu'elle se déroulait à Long Lè n'est plus présente désormais que dans la mémoire des personnes les plus âgées, les seules à se souvenir encore des évènements et des cérémonies traditionnelles qui rythmaient l’existence des S'aoch avant le régime des Khmers Rouges. 

Epilogue


La faiblesse numérique de la communauté S'aoch n’ayant pas menacé sa survie durant des siècles, les causes de sa disparition prochaine sont ailleurs. Le mode de vie très autonome des S’aoch s'appuyait sur la maîtrise totale d’un espace, dont le groupe ethnique tirait les moyens de sa subsistance. Privés de cet espace, les S’aoch, qui vivaient à Long Lè en quasi-autarcie, dépendent désormais des Khmers et n'ont d’autre moyen de subsistance à Samrong Leu que de vendre leur force de travail, à condition toutefois de trouver preneur...

Si la connaissance de leur langue est restée intacte chez les personnes âgées, les S'aoch ne la parlent plus qu’en de rares occasions, exclusivement entre eux et jamais en présence d'un Khmer. Deux facteurs expliquent cela: l’interdiction de parler leur langue sous le régime de Pol Pot d'abord, puis le développement dans les années 80 d'un sentiment d’infériorité entraînant, comme souvent dans cette situation, un rejet de ses propres origines, illustré par ce témoignage d'un membre de la communauté: « Les jeunes ne veulent plus entendre parler des S’aoch, ils veulent apprendre à parler et à écrire le khmer pour avoir un travail et bien gagner leur vie, avoir une moto, une voiture, une maison en pierre comme les autres. C’est pourquoi, les jeunes haïssent le mot S’aoch ». 

La culture et la langue S'aoch vont ainsi s'effacer progressivement avec la disparition des personnes âgées, les dernières à les connaître encore. Il ne s'agit malheureusement pas d'un cas isolé et des stratégies de sauvegarde existent. Aujourd'hui, seule une description approfondie de la langue et des quelques pratiques culturelles qui demeurent pourrait sauver partiellement ce patrimoine culturel en péril.